Remise du Mérite Agricole à Daniel Ruff, Président du Syndicat des Viticulteurs de Heiligenstein - 20 juillet 2018

Eloge de Daniel RUFF

(Heiligenstein le 20 juillet 2018)

 

Chère Famille Ruff,

Mesdames, Messieurs, chers collègues élus et si vous le permettez chers amis.

 Il m'appartient à présent de dresser l'éloge de celui qui sera dans quelques instants accueilli dans l'Ordre national du Mérite agricole.

 Cette distinction officielle, nous le savons, a été instituée le 7 juillet 1883 par le ministre de l'Agriculture Jules Méline pour récompenser les services rendus à l'agriculture.

A cette date, les blés avaient été moissonnés 12 fois depuis la défaite de 1871 qui s'était soldée par la perte des départements industriels de l'Alsace et de la Moselle.

Aussi n'est-il pas étonnant que Méline rappelle que la richesse nationale vient de l'agriculture et qu'il constate que "la population agricole est considérable : plus de dix-huit millions de Français vivent de cette industrie (dans une France qui ne comptait que 39 millions d'habitants) et contribuent puissamment par leur travail au développement de la richesse publique" et il note que "dans cet immense personnel d'agriculteurs, d'agronomes, de professeurs, de savants, le labeur est incessant, les dévouements nombreux et les récompenses rares". 

Méline considère, qu'eu égard à l'importance de la population agricole, il était impossible de récompenser ses mérites par le contingent très modeste de Légions d'honneur mis à sa disposition.

Mais comme le contingent de celle-ci ne peut être augmenté, Méline pense que « le moment était venu de créer des récompenses spéciales permettant au gouvernement d'honorer les serviteurs dévoués de l'agriculture » et, faut-il le préciser, de la viticulture.

Cette médaille, une étoile émaillée de blanc appendue à un ruban vert flanqué de deux bandes rouges, incarne une page de l'histoire nationale quand bien même notre province en fut absente pendant quelques décennies.

Le président du CIVA ayant retracé votre parcours personnel et professionnel, avec la verve qu'on lui connaît, je vais concentrer mon propos sur votre engagement au service de l'excellence viticole.

Comment parler de Daniel Ruff sans parler du Klevener de Heiligenstein ?

Ce cépage, que certains qualifie de « caméléon » tant il recèle de facettes diverses et sait s'adapter à presque tous les mets et à toutes les circonstances, vous lui avez consacré toute votre carrière, en particulier dans vos fonctions de président du syndicat viticole local depuis 1985.

Ce militantisme constant et persévérant était sans doute indispensable pour porter à bout de bras le petit poucet des cépages alsaciens qui sait exprimer à merveille ses multiples nuances sur les pentes argileuses du Mont Sainte Odile.

Il faut dire que nous revenons de loin comme vous ne manquez pas de le rappeler à l'occasion de chacune de vos fêtes des vins.

Mentionné une première fois en 1716, le Klevener entre dans un document officiel en 1742 sous la forme d'un jugement à l'occasion du procès gagné par le bourgmestre Ehret Wantz au sujet de la propriété du lieu-dit Auboden.

Par ce verdict, les habitants de Heiligenstein étaient dorénavant autorisés à y planter du Klevener comme précisé dans les actes, et toute médaille ayant un revers, ils devaient également s'acquitter de la dîme en livrant de ce même vin ! Vous le voyez, à l'époque déjà, le fisc avait imaginé le prélèvement à la source… non sans faire preuve d'un goût affûté pour les meilleurs nectars.

La statue de l'ancien premier magistrat, qui orne la façade de votre mairie, rappelle à quel point cet événement a été déterminant pour la prospérité du vignoble local et plus généralement pour le développement du savagnin rose.

A son apogée il occupait 114 hectares. Mais son succès est éphémère puisque dès 1850, il fut supplanté par son cousin, le Gewürztraminer, en raison de ses rendements plus faibles.

Il faillit même disparaître, sa surface s'étant réduite comme peau de chagrin à 3 ha vers 1970.

Votre travail de remise en valeur, ainsi que celui de l'ensemble des domaines qui donnent une place de choix au 8ème cépage alsacien, est donc en réalité une résurrection, pour le plus grand bonheur des amateurs de vins rares.

Dans un excellent article paru dans un grand hebdomadaire national, Philippe Bidalon titrait sous la forme interrogative : « Le vignoble alsacien, vers un nouvel âge d'or ? »

Le premier âge d'or auquel il est fait référence s'étale du Haut Moyen Âge à la Renaissance qui voit la vigne faire la prospérité de plus de 160 communes. L'Alsace devient ainsi le cellier de référence du Saint Empire romain germanique et, en 1380, les archives des cités rhénanes recensent le passage de 125.000 hl qui s'exportent par voie fluviale vers l'Allemagne, la Belgique, les Pays-Bas et jusqu'en Angleterre, en Suède et en Russie.

Mais les hommes n'étant pas capable de vivre durablement en paix, la situation commence à changer en 1525 avec la guerre des paysans et ses scènes sanglantes : en Centre-Alsace, ce sont un tiers des vignerons qui ont été passés au fil de l'épée ou pendus, selon les historiens.

Les fouilles archéologiques d'une maison de vigneron à Châtenois, détruite à cette occasion, nous en ont donné récemment une dramatique illustration.

Plus terrible encore, la guerre de Trente ans qui éclate en 1618 va finir de dévaster la vallée du Rhin.

En 1648, avec le traité de Westphalie, notre province devient française. Alors que vue de Berlin elle était « un vert, chaleureux et ensoleillé pays de cocagne », Paris la regardait comme une contrée austère, froide et brumeuse. Pas bon pour les débouchés des grands blancs alors que la soldatesque avait coutume de s'enivrer de gros rouge.

Dès lors, le vignoble subit la banalisation des productions de masse, sa surface grimpant à 30.000 ha en 1828 aux dépens de la qualité et au prix d'une crise de surproduction.

La défaite de Sedan, les deux conflits mondiaux, sans oublier les ravages du phylloxera sont autant de coups durs pour un terroir qui, peu à peu, perd pied et dont les surfaces fondent à moins de 10.000 ha en 1948.

A chaque changement de nationalité, l'Alsace va subir les effets de ce que s'apprêtent à vivre nos voisins britanniques : celui d'un Brexit. Ainsi, à plusieurs reprises, notre bassin de production a été coupé de ses débouchés naturels parce que, du jour au lendemain, un poste frontière barrait le passage d'une route ou d'un pont où, la veille encore, les hommes et les marchandises circulaient librement.

Ceux qui, en ce moment, prônent la déconstruction de l'Europe, ceux qui ne pensent qu'à travers le prisme étroit des nations, ceux qui cultivent la méfiance entre les peuples et enfin ceux qui, par naïveté ou par ignorance, pensent qu'il n'est plus nécessaire de se battre pour nos institutions et pour notre prospérité collective, ceux-là se trompent et nous trompent. En oubliant les leçons du passé, ils se préparent en réalité à en revivre les plus tristes chapitres.

Au contraire, il faut se rappeler que rien n'est définitivement acquis et que chaque jour que Dieu fait, il faut remettre l'ouvrage sur le métier !

Cet enseignement de l'Histoire, la profession viticole l'a bien compris depuis plus d'un demi-siècle.  Les succès d'aujourd'hui ne sont pas le fruit du hasard, ils sont le résultat d'années d'efforts collectifs pour que la qualité et la typicité exceptionnelles de vos produits soient reconnues dans le concert des vins français, de même qu'à l'échelle mondiale.

Après la création de l'Appellation d'origine « Vins d'Alsace » par l'ordonnance du 2 novembre 1945, le travail rigoureux de la profession a permis la reconnaissance de l'AOC Alsace en 1962, de l'obligation de mise en bouteille par la loi du 5 juillet 1972, puis des AOC Alsace Grand Cru et Crémant d'Alsace en 1975 et 1976.

C'est également dans ce contexte que le décret du 30 juin 1971 a introduit à titre permanent la dénomination « Klevener de Heiligenstein » au sein de l'AOC et que celui du 4 février 1997 a défini son aire de production.

Mais ne vous y trompez pas : les lois et règlements ne tombent pas du ciel. A travers eux, les pouvoirs publics reconnaissent et confortent la mobilisation du monde viticole lorsqu'il décide de s'imposer des normes et des disciplines collectives afin de tendre, saison après saison, vers la perfection.

Quant à l'interprofession, elle s'acquitte de façon remarquable de sa mission de promotion, ce qui n'a pas échappé à mes collaborateurs - Monsieur le président - qui m'ont signalé la qualité et la modernité de ses supports de communication.

J'aimerais conclure mon propos par ce proverbe africain bien connu : « Tout seul on va plus vite, ensemble, on va plus loin ». Il a toute sa pertinence pour décrire ce qu'est redevenu le vignoble alsacien en ce début du XXIème siècle.

 

Monsieur Ruff, cher Daniel, cette distinction que je m'apprête à vous remettre vient saluer votre réussite professionnelle, votre engagement personnel et celui de votre famille qui vous soutient.

Elle marque également la reconnaissance de la nation pour la mission d'intérêt général que vous assumez à travers votre fonction de président du syndicat viticole et de promoteur infatigable d'un cépage d'exception.

Elle redit avec solennité l'importance d'avoir des maillons solides dans la longue chaîne d'hommes et de femmes qui mettent leur talent au service de choix collectifs courageux pour assurer le développement économique et social de toute une région.

C'était déjà l'intention du ministre Jules Méline, créateur de cette distinction destinée à honorer, je le redis, ceux qui « contribuent puissamment par leur travail au développement de la richesse publique ».

Je vais donc procéder à ce geste officiel :

Monsieur Daniel Ruff, au nom du Ministre de l'agriculture et de l'alimentation et en vertu des pouvoirs qui me sont conférés je vous fais Chevalier dans l'Ordre du Mérite agricole.